Le roman feuilleton : les silences - textes et autres

"Les silences et autres" sont une correspondance entre deux frères et deux soeurs et bien entendu l'un des deux a sans doute été en amour pour l'une des deux.

Les courriers paraîtront au gré des passages du postier. Donc pas tous les jours.

 

A nos jardins secrets et leurs crapauds charmants ...

 

Antoine,

 

Je t’offre aujourd’hui un chemin de ta vie. Un présent du présent.

Je l’ai trouvé non pas sur les cartes géologiques, mais dans les bagages que Léna a déposés chez moi.

J’ai transgressé mes principes, j’ai feuilleté l’écrit de Léna. Mais pour toi et je pense être pardonné.

Avec des carnets, des pochettes de courrier enrubanné, des listes, des livrets de pensées, j’ai fait ce modeste petit cahier que tu as entre les mains.

Libre à toi de lire ou d’attendre.

 

Viens quand tu veux.

Armand.

 

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3 mars

 

Armand,

 

J’ai retrouvé Léna.


Armand, j’ai retrouvé      ma Léna !

Je n’ose pas dire ma Léna mais le pense si fort.

Tu t’en souviens certainement, tu ne la supportais pas et je l’aimais déjà.

Tous ces kilomètres, toutes ces années, tous ces ports et toutes ces femmes pour l’oublier.

Armand, j’ai retrouvé Léna. Comme cette petite phrase est simple et entière !

Je t’en reparlerai plus tard. Il fallait que tu saches tout de suite.

Armand, je suis peut-être aux anges et peut-être en enfer.

Léna ne parle plus, mais je ne pense pas qu’elle soit muette.

Armand, Mon cher frère, je te serre fort la main et te dis à Bientôt.

 

J’ai retrouvé Léna.

Je n’ai pas besoin d’elle dans ma vie et ne peux m’expliquer pourquoi tout ce chemin vers elle,

pourquoi  toutes ces années et pourquoi ce silence en elle ?

 

Je ne suis pas certain qu’elle m’ait reconnu réellement, je ne sais pas comment elle vit, ni comment elle ressent mon arrivée dans le village.

Antoine

 

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Antoine,

 

J’ai fait faire au  village ce joli carnet bleu dragée, pour vous écrire des lettres que vous ne lirez pas, pour vous écrire ces mots que je ne vous dirai jamais.

Il  y a bientôt plus d’une vie que je ne parle plus.  Cette année là, notre mère a quitté la maison en laissant à notre père un simple mot : « Je vous aime, attendez-moi, je reviendrai ». Son écriture était belle, somptueusement légère et libre. Nous n’avons eu aucune nouvelles d’elle depuis.
Cette année là, je ne sais pourquoi, je m’étais attachée à vous. Votre présence dans la maison voisine était pourtant habituelle. Nos mères échangeaient leurs soucis par-dessus la barrière, échangeaient leurs secrets de femmes, et leurs joies sans doute … vous en souvenez-vous ? Et votre frère cet abominable gamin …Armand, n’est-ce pas ?

Je sais qui vous êtes, Antoine, mais ne peux vous le dire et ne veux surtout pas  que vous le sachiez.

Cette année là, donc vous êtes parti courir le monde, ses monts, ses vallées, ses rivières, ses femmes et leurs monts, leurs vallées, leurs rivières.
Je me suis tus cette année là.

Notre père s’est inquiété pour moi, mais, trop à sa peine, il ne pouvait envisager les soucis d’un petit cœur d’adolescente.  Les médecins, le pasteur, les voisins ont admis que ce mutisme était causé par le départ de notre mère. J’étais tranquille. Je pouvais consommer mon chagrin, perpétuer ma haine en silence et me désespérer même de l’espoir.

J’ai vécu ce que vivent les femmes solitaires. J’ai vécu du corps et des envies des hommes, de leur lâcheté, de leur douleur, de leurs souffrances et me suis retirée de leurs vies.

Je vous ai vu passer devant la grille, je vous ai vu regarder le jardin, caresser du regard les vieux arbres, la maison, chercher des yeux une trace de vie. J’étais à la fenêtre. Je suis devenue sauvage, sage, silencieuse avec les années. Je regarde la maison, les arbres, le jardin, la grille et les passants.

Vous étiez tout illuminé. Changé bien entendu. Vous avez la prestance des hommes qui ont connu les livres, les ports, la vie, le quotidien. J’ai imaginé un moment pouvoir flâner à vos côtés, la tête tournée vers vous, une main frôlant votre veste. J’ai imaginé qu’enfin quelqu’un revenait par ici.

Au printemps dernier quand vous êtes arrivé, un peu avant les hirondelles, avant les nichées de mésanges, avant les derniers frimas et les premières fleurs, c’était si simple : une fois de plus vous passiez là, avec votre sac, avec votre regard si clair qu’il ressemble aux cieux d’hiver. J’ai frémi. Vous n’aviez ni logis, ni connaissances par ici disiez-vous. J’ai admis votre mensonge. Nous avons pris le thé. Vos attitudes dégageaient tellement de gentillesse … que  maintenant vous vivez ici à l’étage.

Antoine, pouvoir prononcer votre prénom et l’écrire fait maintenant partie des petits bonheurs de mes jours.

 

Léna

 

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Louyse,

 

Comme je te le disais il y a quelques temps, Antoine vit à l’étage.

Je tenais à ce qu’il se sente bien ici. Les gens du village disent qu’il était terre-neuvas, vagabond, bon à rien. Les enfants répètent cela sans cesse : « terre-neuvas, vagabond, bon à rien ». Je fais mine de ne pas les entendre, mais cette chansonnette me fait mal, profondément mal.

Nous partageons peu de moments ensemble : le thé, parfois sous le noyer où j’aime tant lire, des moments où nous lisons dans la bibliothèque quand la lumière du jour est encore assez haute. J’aime le sentir passer auprès de moi, frôler mes épaules lorsque je suis assise. J’aimerais tant qu’il pose une main, une fois, un soir, sur ma nuque.

Louyse, tu dois te dire que je vais mal, que sa présence tourne ma tête. Prie pour moi, pour lui. J’essaierai de garder mon âme.

Hier, un renardeau s’est approché de la maison, et l’après midi nous avons vu un couple de faisan et poule faisane… Il faisait lourd. Je reprends goût à la vie

Antoine m’a proposé d’installer un baquet sous le noyer pour que je puisse y prendre des bains lorsque les jours sont assez chauds.

Pour le moment la campagne est exagérément sèche.  Quelques un de nos voisins ont commencé les fenaisons. C’est un peu tôt dans la saison. Les champs résonnent des voix des hommes, des rires des femmes et des piaillements des enfants au moment du repas. Antoine les aidera certainement au moment des moissons mais je ne me joindrai pas aux festivités. Je trouve que ces gens, bien que fort gentils, ont des mœurs bien légères.  Les femmes se frottent aux hommes si facilement que c’en est indécent. Je comprends que les hommes aient besoin de la fraîcheur des femmes, mais leurs gestes me gênent. Ils ne sont pas toujours époux-épouses et se prennent aux hanches, regardent dans le décolletés des chemises de celles qui ne sont pas leurs, et elles, elles caressent leurs visages d’un air entendu, avec dans le regard un piège souriant.

Louyse, je ne connais rien à l’amour. D’un autre sens j’aimerais tant retrouver Antoine, luisant de sueur, le sourire fatigué mais heureux, j’aimerais tant qu’il pose sur le bas de mon dos une main puissante et chaude et accole mon corps au sien sans rien me demander. J’aimerais tant sentir la chaleur de sa vie contre la mienne et danser avec lui, jusqu’à la nuit avancée, tout ce qui peut être dansé.

Louyse, et si simplement c’était cela la vie, l’amour, le temps.

Garde-moi dans tes prières.

Ta sœur qui t’aime.

Léna.

 

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Antoine,

 

J’ai été intriguée hier, de vous voir installer un arrosoir dans le cerisier. Je trouvais curieuse cette façon d’effrayer les étourneaux. Ce n’est qu’au soir, que j’ai compris que vous installiez un cabinet de toilette personnel. Pourtant vous en aviez un peu parlé.

Sans doute celui de la maison vous paraissait-il trop étroit, ou bien cela vous gêne-t-il que nous le partagions. C’est vrai que c’est un lieu d’intimité, mais depuis ces trois mois bientôt que vous logez ici, vous ne m’aviez rien laissé penser de ce dérangement. J’aurais, si j’avais su, trouvé une solution.

Oui, je me suis permis de vous observer hier, le soir venu. Vous ne veniez pas lire auprès de moi. J’ai pris cette mauvaise habitude de vous attendre. Je n’ai attendu personne dans ma vie.

Les gens du village disaient que j’étais une femme facile. C’était tout le contraire. Mais comme je ne parlai pas et que je ne me mêlai pas à la vie du village, excepté pour les œuvres de bienfaisance au temple, aux kermesses, les gens se sont imaginé des choses.

Ce que peut être dure la vie en solitaire !

J’ai essayé de vous oublier dans les bras d’autres hommes contrairement à ce que je voulais vous laisser croire. J’ai eu des aventures. Fades. Car rares sont ceux d’entre vous qui n’aiment pas être flattés. Ce n’est pas facile sans voix et de surcroit ce n’est pas mon genre. En plus je n’aime pas que l’on décide à ma place. Alors parfois j’agissais la première : je souriais, je dansais hors la piste les jours de kermesse, je me laissais capturer et coller au corps d’un homme que je sentais s’ouvrir au désir. Je pouvais même parfois caresser ce désir. Tout, pour ne pas être surprise en flagrant délit de timidité. Mais personne n’essayait de comprendre.

J’en reviens à l’arrosoir.  Ce soir je me suis assise auprès de la fenêtre, dans ma chambre, dans le fauteuil de châtaigner. Pour occuper ma pensée j’ai pris un ouvrage de broderie. Le soleil illuminait encore le paysage, les peupliers, les saules, les haies. J’ai brodé.

J’ai peu brodé en vérité.

Je vous ai vu vous déshabiller derrière le paravent que vous avez confectionné. Mais j’étais en décalé par rapport à sa place. J’aurais dû baisser les yeux, j’aurais dû ...

J’ai préféré observer votre corps inconnu d’homme mâture, façonné par le temps, vivant, jouant avec l’eau comme un garçon content. J’ai aimé cette proximité intime, ce moment relâché, vos gestes … vos pieds nus, votre dos. J’ai passé le savon sur votre corps de loin. J’ai aimé comment vous vous êtes rasé ce soir. J’ai aimé la mousse du savon à barbe dans le bol, le gant, l’étoffe pour vous sécher… J’ai tenu de loin le miroir devant vous. J’ai tenu la serviette qui ceignait vos reins. J’ai chanté l’air que vous siffliez entre vos dents, et non entre les lèvres comme font les autres. Je me souviens lorsque j’étais jeune fille, je ne supportais pas cette façon que vous aviez déjà, parfois, de siffler. Votre bouche ne se déformait pas comme celle d’un siffleur habituel, qui semble souffler dans une flûte invisible. Je mettais une distance entre vous et les autres garçons. J’aimais vous voir différent d’eux, mais d’un sens vous m’agaciez. Peut-être êtes-vous simplement un homme normal, simplement différent comme tout le monde. La seule différence est sans doute celle que je veux voir. Sans vous idéaliser. Je vous veux simplement tel que vous êtes.

Mais vous ne saurez pas. Mais vous ne saurez rien. Je ne suis pas certaine que vous me comprendriez. Je me tais encore.

J’ai repris mon ouvrage. Un marquoir pour les prochaines œuvres.

J’ai beaucoup brodé pour me détendre et pour m’éloigner également.

J’aime énormément les gestes et le maintien de la broderie. J’apprécie énormément les couleurs, les textures, le contact de la toile, l’odeur du fil. Je suis captivée par le vide de l’étoffe qui s’emplit au fur et à mesure que le temps passe. C’est comme un sablier.

J’aimerais vous apprendre ce geste féminin.

Antoine, j’ai tant besoin de partager avec vous.

Si j’ai pris ce moment hier pour vous regarder vous doucher près du cabanon, c’est que votre présence me devient agréable, comme un miel au milieu de l’hiver.

 

Léna

 

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Antoine,

 

Heureusement  vous ne lirez pas.

Je savoure plus que tout le fait de dormir avec vous.

Je n’ai pas été élevée comme cela, mais votre proximité physique me plait, me touche, me tourmente même parfois, m’envoûte, me hante, déchire ma fierté, mon orgueil, met à bas mes frontières, ma volonté d’exactitude, mes décisions ultimes, force ma vie.


Il  a fallu que cet hiver soit vraiment rude. Il a fallu tout essayer ; calfeutrer les vitres, ajouter des couvertures, brûler le bois remisé au grenier, chauffer les briques des lits et sentir se refroidir les bassinoires, s’envelopper d’encore plus de vêtements, boire de l’eau chaude  par manque de thé. Il a fallu que le terne de la vie apparaisse, avec  les mauvais souvenirs, le manque d’espoir, l’idée de voir se consumer les ouvrages de la bibliothèque. Il a fallu que Noël soit une bien piètre fête. Et malgré les prières, les pensées, les sourires, la buée de nos mots, vos chansons de marin, malgré tous vos efforts, tous nos efforts,  je renonçais au courage.

Vous étiez le seul à pouvoir me convaincre que dormir ensemble n’était pas un péché.

Il a fallu que vous me disiez que les habitants des pôles dorment nus pour avoir chaud. Il a fallu qu’un soir trop froid vous veniez vous informer de mon confort. Il a fallu que vous parliez tard dans la nuit, dans le matin s’avançant. Il a fallu le givre sur les fenêtres, les traces des passereaux sur la neige, le jardin pétrifié et mes larmes de froid. Il a fallu que je m’écarte du passé.

Vous avez pris mon visage entre vos mains comme on prend un animal blessé, vous avez effacé les larmes avec votre sourire malin, réveillé mon rire par vos grimaces et facéties. Il a fallu que vous embrassiez mon visage, sans pudeur, sans souci. Vos lèvres sur mes yeux, sur mon front. Vous m’avez bercée et j’ai pu m’endormir contre vous, apaisée, sécurisée, réchauffée.

Antoine, j’ai si peur parfois de cette exilée qu’est pour moi l’affection. Je sais de vous le pire et le meilleur. Le pire, pour l’imaginer quand vous le racontez, le meilleur à vos côtés.

Si j’ai voulu mourir souvent, c’était par désaffection. J’ai tenté d’aller retrouver Louyse, de prendre le voile, m’abstraire et m’ouvrir à cette autre vie qu’est la sienne. Mais je ne suis pas faite pour ça. Le couvent comme l’école sont pour moi identiques à toutes les prisons, à tous les murs que les hommes pourront édifier pour taire un secret, pour rendre à l’état de silence les joies les plus infimes, pour réduire l’horizon et tordre à en mourir toutes les fantaisies.

Je suis née pour les grands espaces, pour les vallées, les monts, le soleil et la lune, pour le bruissement du vent dans les arbres, pour la lumière qui miroite dans la poussière des soirs d’été. Je suis faite pour l’eau des rivières, et la rosée matinale. Je vis par le sable et le parfum lourd des lilas et celui iodé du varech. J’aime la caresse du soleil, je regarde la vapeur s’envoler des bols en volutes parfaites. Je fais voler des bulles de savon, je chante, je ris, j’assemble les étoffes comme des instants de vie. J’écoute le temps qui  passe sur le chemin et le chant des oiseaux et celui des sirènes, et les pleurs des enfants, le clapotis du linge au lavoir quand les femmes se penchent volubiles, riant ensemble ou s’y disputant. J’aime goûter les fruits cueillis dans les haies quelque soit la saison.

Antoine, votre corps d’homme est pour moi un moment de silence. Je le sais à côté de ma vie, j’en respire le parfum, j’en reçois la chaleur mais ne peux l’approcher. Je sais de vous si peu de choses.  Le reste ne m’intéresse pas. Je ne veux de vous que le doux, l’incertain, l’improbable,  l’intangible, le solaire et la fantaisie. Mais j’aspire aussi à vos mauvais moments, à ceux qui me feront vous détester, à vos petites manies qui finiront par m’être insupportables comme le seront pour vous les miennes dans nos jours conflictuels. Vos mots crus me choquent tellement … mais j’aspire à cette violence que je redoute tant et qui fera passer celle qui m’a effacée aux yeux du monde. Vos mots me font mal parfois mais guérissent les miens.

Je désire votre présence, votre corps, votre vie, comme une femme désire un homme.

Antoine, vous bousculez ma vie, la déstabilisez doucement. Mon corps restera pour vous comme ce carnet : lettres mortes. Je ne peux plus aimer aucun homme, me laisser basculer dans des bras masculins est impossible. Je l’ai tellement fait au par avant que j’en ai honte. J’ai honte également du plaisir qu’ils ne m’ont pas donné. Je ne vous approcherai jamais même si mon envie est toute autre. Je ne m’endormirai pas avec vous après un duel charnel, un partage des sens. Je ne serai jamais auprès de vous qu’une amie.

Antoine, plutôt vous fuir que vous aimer.

 

 

Léna.

 

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Armand,

 

Léna est une femme étrangère à tout. Elle agite ma curiosité comme elle ferait avec une clochette.

Son mutisme m’attire. Elle joue de son intérêt  par des frémissements du visage. Elle ne dit toujours rien, mais je persiste à penser que sa voix n’est pas loin. Cette femme certainement écrit plus que nous ne pouvons le penser. Et même si elle ne couche pas sur le papier tout ce qu’elle pourrait, je suis certain que toutes ses pensées prendront, un jour la forme d’un recueil.

J’ai l’impression parfois qu’elle me regarde pour capter la vie en moi sans pour autant me la retirer, simplement en me faisant penser que mes gestes existent. J’ai l’impression que chacun d’eux s’inscrit en elle. Sans doute en est-il de même des choses de sa vie, des choses de la vie. Elle capte autant que faire ce peut par ce regard distant qui me semble parfois distrait. Et pourtant …. Elle m’a fait comprendre dernièrement que la façon dont je lasse mes souliers pour partir résonne en elle comme un moment  sentimental. Un geste qui la met à l’aise, qui la rassure. Je croise parfois son regard et sans y trouver vraiment une lumière d’amour, j’y sens une luminosité intense qui n’est là que pour moi. Tu penses sans doute que je me focalise sur elle, ou sur moi, que je l’idéalise, mais il n’en est rien.

Je ressens simplement que tous les faits et gestes de chacun d’entre nous peuvent avoir un intérêt pour quelqu’un. Un peu comme une nourriture. C’est peut-être cela la vie et rien d’autre. Donner à vivre à quelqu’un comme on nourrit un mendiant, comme on soigne un animal. Sans intérêt, si ce n’est celui de partager l’univers.

Dans ces premiers jours de printemps la maison revit. Léna m’a fait comprendre que je pouvais retourner dormir dans mon espace personnel. C’est incroyable. Malgré tout elle a raison. Notre vie n’est que dans l’association de nos moments. Son visage reprend des couleurs et malgré son âge il apparaît encore quelque tâches de son sur ses pommettes.

Les arbres du jardin s’éveillent de leur engourdissement hivernal, couronnés chaque matin du cri rauque des corbeaux. Elle attend l’appel du pic vert chaque fois qu’il s’envole et scrute le ciel pour l’arrivée des premières hirondelles avant les fêtes de Pacques. 

Je la vois à l’aube cheminer dans le parc, enroulée dans le grand châle de pashmînâ dans lequel elle a dormi tout l’hiver et que je n’ai pas osé dérouler pour la caresser ne serait-ce que par inadvertance.

Armand, si tu savais comme je souffre de n’oser la toucher, la caresser, sentir son corps frissonner sous la paume des mes mains, sentir sa peau parfumée se chauffer à la mienne. Si tu savais comme je souffre de ne pouvoir lui murmurer des mots d’amants, des mots fous de joie, de respect et de désir. C’est comme si elle vivait dans un monde sévère, fâché de son corps de femme. Comme si ses courbes étaient une injure à la nature, comme si ses cuisses pâles recelaient des secrets inavouables, comme si elle devait vivre seulement de malheurs et de la possibilité de s’en éloigner seule.

Armand, c’est comme si je n’étais que l’image d’un homme et elle l’image féminine de ma vie. Il y a autour d’elle des douves profondes et cachées, armées de patience et de résignation.

C’est parfois trop difficile et j’aimerais m’éloigner d’elle pour nous guérir de cet amour silencieux et rebelle. Peut-être aurais-je du éviter de revenir sur ce chemin de notre adolescence vibrante.

Je te laisse. Tu dois être fatigué de mes jérémiades, amusé peut-être et pourtant si tu savais …

Je n’ai pas besoin d’elle, je ne pense pas qu’elle ait besoin de moi non plus, simplement pour le plaisir de ne plus être seule. Je me dis cela lorsque je la hais pour son silence et sa présence. Je ne serai jamais dépendant d’une femme, tu le sais. Ni d’elle ni d’une autre.

Ton Antoine désabusé

 

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Antoine,

Vous êtes à peine absent et me manquez déjà.  J’aime ce malaise doux-amer, acidulé. Néanmoins, je n’apprécie guère cette dépendance. Je veux tellement ne pas vous attendre et me trouve enroulée dans le voile de  la tendresse, capturée par ce sentiment d’amour dont je me moquais tellement. Une sorte de cocon dont je sortirai peut-être papillon du jour souriant ou papillon de nuit frappant à vos fenêtres illuminées de vie.

Aujourd'hui est en trop.

Votre absence me pèse déjà et me trahit. Je prône l'indépendance et cependant m'attache à vous. J'essais de dépasser l’ombre du sentiment et m’y cache  au simple détour d'un jour. Nous ne serons jamais libres l'un pour l'autre et seulement libres l'un de l'autre. Au diable les plages, les vallons et la douceur de vivre. Auprès de nous les plages, les vallons et la douceur de vivre. Je vais de l'un à l'autre comme le balancier d'une horloge passe de gauche à droite imposant son tic-tac régulier, comme les jours s'en vont, comme le sablier retourné laisse couler le temps inexorablement.
J'aimerais que quelqu'un m'attende, que quelqu'un m'appelle. J'ai l'impression d'être au seuil de la vie. Comme si l'amour m'attendait, tapi dans un taillis. J'ai cette peur au ventre, la peur de l'attachement et d'un autre côté je rêve d'un attaché. C'est difficile aujourd'hui.

Je voudrais dormir au bois, couchée contre le flan d'un animal protecteur. Je n'ai pas trouvé de totem animal, ni végétal. J'aimerais avoir l'esprit de la nature et souffler sur vous comme un souffle d'orage, chaud, électrique et apaisant. J'aimerais tellement ne pas être une femme, une humaine. Je ne sais pas ce que j'aimerais être ; sans doute une sirène. Juste mi femme, mi poisson. Mi épousée, mi sauvage. Mi disciplinée, mi rêvée. Être androgyne, peut-être et pouvoir vous approcher sans secret, sans crainte. Pouvoir vous aimer, vous quitter et vous retrouver sans vous faire souffrir. Sous une apparence ou sous une autre. Être le grain de sable qui vous démange, être le fou rire qui vous emporte. Votre visage est si triste parfois, si fatigué, si beau, si humain. Votre regard si lointain, si séducteur, si jovial … Je ne devrais pas vous écrire tout cela. Vous en souririez.

Piégée, ravie de l'être et furieuse. Vous devez commencer à comprendre l'attachement que j'ai à la déraison.

Mes mots sont proches d’éclore pour vous. Je ne veux plus vivre pour quelqu’un, je n’en ai plus la patience, ni la raison, ni le temps et non plus la volonté. Chaque jour m’éloigne du silence et me laisse entrevoir le moment de l’échange avec vous. L’automne approche, il faut que je m’en aille. Je partirai lorsque vous reviendrez.

Les années sont pour moi égales aux marées de la mer, avec les tempêtes d’équinoxe et le calme qui les suit. Ma vie et faite de la violence des saisons et de leurs répits. Je tiens de moins en moins aux choses et tente désespérément de ne plus m’attacher aux humains.

J’ai malgré tout énormément d’amour à partager comme vous le pressentez. Parfois l’impression me vient que la terre entière ne saurait recevoir autant d’amour. Imaginez un homme dans cette situation !!! J’ai compris depuis peu que je devais garder fermées les vannes de ce sentiment au risque d’y noyer quelqu’un.

Tout le monde craint l’amour. Chacun le cherche, chacun le fuit. Tout le monde à autre chose à vivre.

Léna qui vous attend.

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Antoine,

J’aime, et vous le savez, vivre de la nature, en commun avec elle. Je pars souvent et contre votre gré, cueillir des fruits au long des chemins, tôt le matin, avant votre réveil. Je suis également persuadée que les fruits chapardés dans les vergers sont bien meilleurs que les autres. Ils ont le goût du fruit défendu qui fait tourner la terre depuis des millénaires. Ils ont le goût des meilleures confitures qui aient été confectionnées ; celles que l’on chaparde sur le haut du buffet au risque de tomber de l’escabeau.

Vous savez quelque peu, mon goût pour l’illégalité. Je pense que vous avez besoin d’ordre, et que parfois, ma façon d’être vous agace. Je ne sais plus obéir.

Il me prend souvent des envies de fuir cet ordre établi, partir pour l’étranger comme ces femmes exploratrices, qui n’ont pas forcément voué leur vie aux évangiles, à l’éducation des enfants étrangers et qui partent simplement par curiosité. Leur place est au long des chemins, au cœur de l’humain.  Je repartirai pour l’étranger. J’irai me cacher en Crête s’il le faut. Sur cette île de terre  dure et odorante, aride et colorée. Autant mourir là-bas.

On m’a suffisamment répéter que la place d’une femme est au foyer. Je n’ai pas de foyer. Vous n’êtes pas mon foyer ; vous ne voulez pas l’être. Pour ma part je pense qu’une femme doit être au dehors, à vivre, à donner à sourire, à partager l’air du temps avec la terre entière, à partager la vie des hommes et des enfants, des vieillards et des simples d’esprit. Une femme doit Etre avant toute chose. Etre à la vie, à l’amour et à la beauté du monde. Une femme doit vivre, aimer, écrire et lire en liberté.

Le temps des mûres est venu. Les Hirondelles vont repartir, les feuilles vont quitter les arbres. Il faut que je m’en aille. Ce n’est aucunement de votre fait rassurez-vous.

Vous avez fait de moi ce que d’autres n’ont pas eu le courage d’affronter. Vous avez admis mes moments difficiles. Votre calme déterminé a vaincu mes peurs. Vos mots ont ouvert les miens. Et si parfois, je le sais, mon vocabulaire n’est pas le vôtre, si ma vie s’éloigne de la vôtre, si mes nuits sont incendiaires, vous n’y pouvez rien.

Il faut que je vous quitte pour revenir vers vous. Vous m’avez offert tant de magie, tant de moments importants dans la vie d’une femme. Peut-être attendiez- vous autre chose, d’autres choses…

Quand je vous regarde dormir le matin, quand j’écoute votre souffle, quand je sens votre haleine chaude et encore lointaine, quand je sens votre épaule frémir au contact de ma main, je sens s’écrouler en moi toutes les volontés. Votre corps a vaincu ma peine, vos murmures ont réveillés mon rire. Vos mots ont choqué mon esprit et me voilà pantelante, amollie, sans résistance. S’il vous plait, laissez-moi partir ne serait-ce qu’un jour.  Jusque là, j’ai toujours subi vos absences, m’y suis habituée. J’ai détesté tous vos départs.

Aujourd’hui laissez-moi revenir.

Antoine, je vous aime même si …

 

Léna

 

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Louyse,

C’est l’automne.

Tu sais comme cette saison est difficile pour moi. J’aime voir les granges pleines à craquer de foins blonds pour l’hiver. J’aime savoir les caves abriter les conserves de ces mets préparés l’été pour la saison froide, comme faisait notre grand’mère. J’aime regarder les bocaux de fruits ivres de sucre et d’alcool. J’aime l’odeur poisseuse des hangars où paressent les charrues, les outils, les chariots, les moissonneuses, tous ces objets masculins qui assurent notre confort. J’aime la chaleur humide des écuries, le bruit des sabots des chevaux piaffants sur les pavés attendant de sortir.

Ramasser les prunes dans les herbes hautes, ou sous les ramures basses des arbustes, la tête baissée, l’œil aux aguets me fait toujours penser aux recherches frémissantes, animales également, de ces quelques œufs en chocolat que notre mère cachait à Pâques dans le jardin, accompagnés de douceurs enrobées de papiers colorés et charmants.

L’automne et le silence revenu dans les campagnes, l’automne et le repos des champs, l’automne et les nichées de petits visitant les jardins, les premières promenades nocturnes des renardeaux loin du territoire de leurs parents, leurs glapissements, leurs quêtes et leurs sauts pour attraper quelques mulots imprudents. L’automne et ses couleurs de caramels, ses cieux bleus et roses, ses pluies d’orages pour rassasier la terre et le vent pour soulever les jupons et décoiffer les filles. L’or des crépuscules, frais, humides et odorants. L’automne comme une fin, espérée, affolante. Je n’aime pas les jours qui s’allongent à la nuit, et pourtant ces jours emplissent les masures de chaleur et de feu. Je vis dehors, Louyse, comme un animal qui attend. Qui attend le retour du plus fort, qui attend le retour de sa peur, mais qui espère également survivre pour aimer.


L’automne aussi de nos anniversaires, des premiers feux de cheminées, du chocolat que nous buvions chez les parents d’Antoine et Armand après avoir cueilli par de joyeux  après-midi dorés et parfumés quelques champignons que leur mère faisait sécher au grenier. L’automne et le retour des veillées, des prières, des jardins secrets, des confidences et des courriers.

Louyse, la maison est emplie de silence. Antoine est parti. Le tub et la baignoire resteront jusqu’aux prochains beaux jours près du noyer s’il revient.  Sinon ils demeureront là témoin d’un passé dépassé.

J’ai parlé à Antoine hier. Je ne sais pas exactement l’impact de mes mots sur ses jours. Je ne sais rien de ce qu’il peut penser. J’ai senti ma voix submerger ma conscience comme une inondation profonde, comme les flux de sang qui tachent nos linons. J’ai senti comme un cycle de vie ressurgir du néant.

Il a peut-être eu peur. Pourtant, j’ai toujours eu l’impression étrange qu’il espérait ma voix. Peut-être pas mes mots. Tu sais comme je peux être maladroite, comme je peux blesser. Tu sais l’araignée à la quelle je peux ressembler : tisser ma toile et capturer. Pourtant il est bien loin de l’homme que j’aimerais capturer. Il est bien loin, par sa liberté, de l’homme auprès duquel je pourrais vivre. Il ne joue pas de piano, ne danse pas, en tous cas pas avec moi. Il est souvent trop sévère pour ma timidité. Son rire est trop gai, trop sonore et pourtant si contagieux, qu’il repousse avec allégresse mes peurs et mes complexes. Enfin, je parle de lui au présent comme si je savais qu’il allait revenir. J’ai tellement besoin de son rire et tellement envie qu’il le partage avec moi, maintenant que le mien a quitté sa cachette.

Louyse, j’ai toujours eu besoin d’être tout simplement. Et tout simplement je provoque toujours la dispute comme pour me punir de ce désir de vivre. Je suis de nouveau seule. Les couloirs font résonner mes pas.

 Je ne finirai pas mon ouvrage.

 Je vais dormir dans le jardin une fois encore, en attendant. La complexité de la vie me fatigue.

Il doit pourtant y avoir moyen de vivre sans tout compliquer. Armand m’en parlait parfois, disait que je me pose trop de questions, que je pose trop de question. Je le pense suffisamment sensible pour savoir que mes questions sont simplement un manque de confiance. Nos parents ne nous ont pas appris à avancer seules. Pourtant, je le fais souvent, mais l’attachement entrave mes pensées. Mon dieu, comment être indépendant et pourquoi l’être si ce n’est pour sécuriser ceux qui nous demandent de l’être ? L’interdépendance ne serait-elle pas la solution ?

 

Je t’embrasse ma douce.

 

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Antoine,

Quand vous rentrerez, si vous le faîtes, je serai loin j’espère.

Je quitte la maison à mon tour, ne pouvant y vivre ainsi.

Excusez-moi. Je n’avais pas compris qui vous étiez ni ce qui poussait en vous cet élan de vie.

 

M’attendrez-vous ?

 

Léna

 

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Armand,

Léna a retrouvé sa voix. J’étais dérouté de ce changement, et du fait qu’elle se fut tue aussi longtemps par crainte. Quelque part j’avais l’impression d’une accusation. Mais je ne comprenais pas de quoi elle pouvait m’accuser.

Si ce n’est d’être un homme. Je savais aussi ce lourd secret. Cette lourde chape de plomb qui pesait sur elle. Tu sais, nous avons vécu des moments langoureux et cachés. Des moments qui faisaient d’elle une femme rayonnante, une femme libre, une femme entière. Elle gardait cet air perdu mais aussi un air de connaissance qui l’a mettait à part.

Sans doute notre idylle serait restée secrète aux yeux des autres. Ni elle, ni moi n’aurions aimé le regard sur nous des gens du village.  Je n’ai pas compris ce qui s’est passé. Un matin je suis parti comme en colère. Je gardai pour elle une tendresse dans le cœur, l’envie de sa vie près de moi, les souvenirs de nos gestes plus que vivants. Mais je suis parti sans prévenir, juste pour la regarder de loin.

Léna est restée quelques jours sans paraître touchée de quoi que ce fut. Elle déjeunait le matin, seule dans la bibliothèque, se promenait dans le jardin, vaquait aux occupations de la maison comme si de rien était. Elle chantait.

Au mitant du jour elle s’arrêtait au soleil douçâtre, et picorait un repas frugal et commençait d’écrire, assise comme les tailleurs jusqu’à la fraicheur du soir. Elle prenait le thé, se couvrait de son grand châle, glanait les mûres dans les ronces, tirant la langue à un fantôme, en riant, prenait la bicyclette et partait pour de longues heures. Je ne pouvais plus la voir. Et tout ce que nous avions partagé prenait corps en moi, comme une maladie insidieuse. Elle vivait sans moi, malgré tout ce qu’elle avait pu me faire comprendre, elle riait de ce rire joyeux qu’elle venait de redécouvrir au fond d’elle même, par elle même. Tant de chemin parcouru dans sa solitude pour venir vers moi. Tant de souffrance mise à l’écart de ses jours. Et si peu de temps pour perdre tout cela.

Quand je suis revenu, calmé, mais calmé de quoi ? d’un caprice d’homme ? d’une peur d’homme ? d’une fierté d’homme ? calmé de sa douceur ? calmé de son amour ? calmé de son hautaine simplicité ? Quand je suis revenu heureux de la retrouver, Léna était partie.

Et tu sais qu’avec elle « partie » n’est pas un vain mot.

Armand, l’histoire est terminée. J’attends que le l’hiver en fasse de même et je reprendrai le chemin de Fécamp et celui des navires. Je ferai quelques saisons dans l’atlantique nord, de quoi oublier et passerai si tu le veux bien quelques temps auprès de toi en revenant. Si la maison du père Lucien est toujours debout, j’en ferai mon havre non loin de toi.

Antoine.

 

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Antoine,

 

Léna est passée ici il y plusieurs semaines, les bras chargés de cantines militaires emplies de carnets bleu.

J’attire ton attention, Antoine, Léna pense à toi beaucoup plus que tu ne peux le penser.

Je la connais suffisamment pour te l’assurer.

 J’ai vécu auprès d’elle il y a quelques années quand les chemins t’éloignaient de nos contrées. Elle parlait peu, très peu, écrivait déjà beaucoup, comme si écrire lui donnait l’oxygène nécessaire à sa vie. Je sais son corps de femme, la douceur de ses lèvres, la façon dont elle acquiesce aux caresses et ses désaccords parfaits.

Très tôt je l’ai aimée. Avant toi, certainement. Enfant, dans les bras de notre mère, tu volais d’une voisine à un autre, et j’attendais que Léna me regarde. Tu faisais tes premières expériences de garçon avec les filles du village et elle attendait que tu la regardes. Je te détestais de la faire attendre. J’imaginais qu’un jour, en beau papillon, tu te poserais sur son épaule, sur le bout de son sein, sur son cœur pour la faire pleurer de douceur avant de pleurer d’amertume. J’attendais que tu partes voleter ailleurs pour la recevoir comme un prince commun, moi le crapaud charmant. Ta pause sur son épaule fut d’aussi courte durée que sa blessure fut profonde. Une brûlure à vif. Elle ne t’en gardait même pas rancune, fêtant chacun de tes anniversaires, t’oubliant le reste du temps. Je mourrai de désespoir. Tant de fidélité malmenée, tant de tendresse étouffée, tant de féminité cachée. Car elle se cacha, gâcha dans des rencontres de passage ce que je pouvais lui offrir de sécurité et d’amour. Comme je t’ai maudit, autant que je t’aime encore !

Elle t’attendait, tu l’oubliais, je l’espérais. Nous sommes comme des vaches qui regardent passer les trains à côté du garde-barrière qui regarde les vaches. Le bonheur est en nous, attendant d’être découvert et partagé ; quand nous le pensons blotti dans les bras de quelqu’un. Nous attendons tous que ce quelqu’un nous ouvre ses bras alors qu’il suffit, simplement, d’ouvrir les nôtres.

Antoine, Léna est repartie. Elle voulait voyager pour écrire et écrire ses voyages. Elle rêve de grands espaces, d’altitude, d’odeurs, de couleurs et de rencontres. Tout ce qu’elle a déjà en elle. Elle n’est d’ailleurs pas certaine d’aller bien loin malgré tout.

Les mois que vous venez de partager doivent t’aider à patienter. Elle m’a assuré de son retour. Peut-être a-elle-juste besoin de partir ?

Je te laisse à ton désarroi et t’assure de toute mon affection fraternelle.

 

Armand.

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Ce que Léna a laissé en dehors des courriers :

-Sur papier crème à filigrane-

 

Ce que j’aime :

la mer, le ciel, la pluie d’été,

Vous,

l’odeur de l’encaustique, celle du feu dans l’âtre,

les retrouvailles,

les cabanons de fond de jardin,

les livres,

l’heure du thé,

l’amour échangé,

les invitations au sourire, les chahuts,

les promenades,

les petites pièces personnelles,

le bruit des ciseaux qui coupent les étoffes,

les œufs en neiges, les pommes au four, les crêpes au citron

les fontaines et les lavoirs

les brumes matinales …

marcher nus pieds dans l’herbe, et dans les dernières petites vagues

écouter la vie des choses.

grimper dans les arbres.

J’aime votre voix, votre rire, celui des gens heureux

le parfums des fleurs dans le matin

le chant des cloches des églises au lointain,

l’odeur des maisons fermées depuis longtemps

la caresse du soleil et celle du vent sur mon visage.

 

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Ce que je voudrais :

Que le Père Noël existe vraiment.

Que les hirondelles restent plus longtemps dans nos campagnes

Offrir une orange à la vieille dame du bout du chemin (Celle qui vit seule et me faisait si peur lorsque j’étais enfant avec Louyse) je sais qu’elle en rêve, elle en parle souvent au lavoir.

Je voudrais trouver une lampe avec un djinn à l’intérieur et lui proposer trois vœux :

  • Survoler des flamands roses en avion et les voir s’envoler.
  • Résister aux colères qui me démangent si souvent face au dédain.
  • Que ceux que j’aime ne souffrent pas.

J’aimerais également de la couleur. De la couleur sur mes robes, sur mes bas, dans la maison, sur la théière, dans le jardin, et même dans le cabanon délabré. De la couleur, juste pour le plaisir.

J’aimerais Te revoir.

Je voudrais écrire en me levant le matin, en déjeunant, pendant l’après-midi sur la terrasse, à l’ombre des tilleuls lorsqu’il fait trop chaud. Ecrire en écoutant de la musique, en sifflotant, en  fumant comme les hommes, une pipe à la main.

J’aimerais savoir conduire et acheter une voiture, une voiture longue et blanche, avec des sièges sombres et un coffre en bois. J’aimerais conduire très vite et que mes voiles s’envolent.

J’aimerais m’endormir calmement.

 

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  (Dernier élément de lecture, trouvé dans les valises entre les carnets Bleu de Léna)

 

 

Antoine,

 

Vous êtes parti, sans dire pourquoi. Sans dire pourquoi, Léna en a fait de même, ne supportant pas cette nouvelle absence.

 La maison est vide et silencieuse. Je demeure solitaire, immobile.

Vous étiez parvenu à vaincre le silence de cette femme emmurée volontaire. Votre retour avait à nouveau tourné sa vie vers les autres. Du moins une partie de sa vie, l’autre restant silencieusement écrite. Je l’ai toujours connue emplissant, d’une écriture ronde et souple, de petits carnets bleu pâle qu’elle achetait au village. Elle y notait ses impressions, écrivait des poésies, qui la faisaient parfois sourire, notait le temps qu’il faisait et les fleurs qui s’ouvraient au printemps. Elle y faisait également des listes de ce qu’elle aimait, aimerait, n’aimait pas, de ce qui l’ennuyait ; elle s’astreignait à écrire chaque soir ce qui avait été bon dans sa journée. Elle écrivait qu’un jour sans douceur ou beauté était un jour perdu. Elle ne voulait pas de journées inutiles, sa vie devait avoir un sens … Elle partageait les souffrances de son cœur avec sa sœur Louyse, diaconesse, et s’informait de ses amis également sur du papier bleu, n’attendant en retour que leur simple plaisir.

Léna ne parlait pas en public. Le prétexte était officiellement le départ de sa mère comme vous le savez. Mais je l’entendais chanter des comptines, parler aux objets de sa chambre et lire à voix basse. Il faut dire que partout je l’accompagnais, tel un animal familier.

La femme qui l’escortait sans cesse, elle aussi, racontait beaucoup de choses sur Léna. Des choses plus ou moins vraies. Ce qu’elle racontait sans fin, était la façon dont Léna avait obtenu de son père qu’il lui accorde la possession d’un stylo-plume. En effet, le pauvre homme, pensait qu’une femme qui lit est dangereuse alors pensez donc une femme qui écrit !

Il trouvait que le porte-plume était mieux proportionné pour une main féminine, le geste plus élégant, que le temps d’écrire devait être pris si tel en était le désir. Pourtant lorsqu’il observait sa fille absorbée par ses pensées filant sur le papier, il avait beau maugréer qu’elle y perdait le temps du ravaudage, qu’elle y perdait le temps de l’aide du aux employées de maison, il avait tout de même un léger sourire d’admiration. Pour lui, comme pour tant d’autres, écrire était réservé aux hommes, à leurs affaires, à l’état des lieux des propriétés, aux actes notariés, à toutes ces paperasseries qui lui prenaient les heures dont il avait tant besoin pour veiller au quotidien de la maison. Depuis le départ de son épouse, Monsieur gérait les affaires du domaine seul. Mais surtout, ces écritures lui prenaient le temps dont il eut disposé pour sa collection de papillons exotiques … Monsieur avait également son jardin secret.

Persévérante, Léna avait usé la patience de son père comme le font si bien  les enfants.

L’idée qu’elle se faisait de sa vie à venir devant être égale à un internement, elle profitait de sa liberté enfantine. Elle avait l’habitude de courir dans les champs avec les garçons du village, pour être auprès de vous surtout. Elle grimpait aux arbres pour y lire tranquille, délogeait les renards en narguant  les chasseurs, effrayait les hérons pour qu’ils ne mangent pas les carpes de l’étang (elle les appelait ptérodactyles). Bien que ses genoux soient souvent couronnés, écorchés, blessés, aucune souffrance ne finissait en gémissement.

Le soir dans la bibliothèque, Léna lisait ce que lui autorisait son père, romans à l’eau de rose et poésies pour jeunes filles. Mais ce qu’elle voulait s’était découvrir. Découvrir par les journaux de voyages, par les récits de vie, par ses yeux. Elle voulait acquérir l’expérience que d’autres avaient de la terre, de la vie, elle voulait gagner du temps sur ses obligations futures. Elle persévérait. Rien ne l’arrêterait. Au sujet de son désir d’écrire, par exemple, c’était avec son père des tiraillements ininterrompus. Elle ne cédait aucun terrain. Elle ne cessait de quémander ce petit objet qu’elle avait vu chez un papetier en ville. Puisque le stylo-plume était un objet masculin d’après son père, elle choisirait la voie des hommes. Léna ne voulait pas voir son corps changer ; elle le ferait androgyne, il en serait ainsi.

Elle décida que l’on devait vivre le sexe que l’on se choisissait. C’est pourquoi, pour sortir avec vous, elle se travestissait ; ses seins, qui débutaient à peine leur vie d’émotion, étaient aplatis, ceints d’une bande de coton. Elle grimait ses sourcils, durcissait son regard et roulait sa natte d’un blond vénitien dans une casquette de velours gris. Vous n’y voyiez qu’amusement. Elle serait un homme et écrirait. Son stylo serait brun comme la terre d’automne, avec un capuchon argenté comme l’étang de Pierrepont sous les rayons de lune.

Masculine, elle était troublante.

Et pourtant, vous aviez déjà déposé votre empreinte sur sa vie. Vous aviez déjà fait d’elle une pierre rare. Une pierre que l’on ne peut polir… Pour danser avec vous elle libérait sa natte, offrait ses épaules telles de blondes collines, aux caresses de votre regard. Elle choisit alors la voie des femmes. Elle deviendrait écrivain, comme cette danoise dont elle avait entendu parler, partie au Kenya, inventant des histoires, écrivant sans relâche. Mais elle ne prendrait pas un nom d’homme pour écrire, elle serait Elle dès le début, rebelle et douce, patiente et dévergondée comme il se doit pour acquérir la liberté. Son stylo serait brun comme les châtaignes, avec un capuchon argenté comme les rayons de lune sur l’étang de Pierrepont.

Elle écrirait. Peu lui importait le chemin puisqu’elle en choisissait le but. Elle renversa des encriers sur ses robes, tâcha ses mains, et ses ouvrages de broderies.

Elle avait commencé de se taire à votre départ. Votre départ et non celui de sa mère. C’est alors qu’elle avait débuté son œuvre d’écriture. Vous étiez parti sans dire pourquoi, sans dire pour où, ni si vous reviendriez et pour ne pas souffrir, Léna écrivait.

Et pour écrire mieux, cette jeune femme désirait un stylo-plume. Elle transforma les objections de son père en prétextes : elle gagnerait du temps à ne pas recharger la plume, le temps précieux des travaux d’aiguilles et celui pour aider les femmes de la maison. Ce serait parfait. Plus d’encrier renversé, de linge tâché, de plume cassée …

Le soir, dans sa chambre elle s’entraînait avec une petite branche de noisetier qu’elle avait taillée à la dimension de l’objet convoité. Elle mimait les gestes à venir, ôtait le capuchon, trempait la plume dans un flacon, tournait le bout dans un sens pour vider le réservoir et dans l’autre pour pomper l’encre, sève de vie de son écriture.

La femme de chambre racontait ces moments intimes de Léna, sans aucune pudeur, en riant. Je la détestais pour cela. Elle ne savait pas à quel volcan elle avait affaire et racontait également que les mains de la jeune femme tremblaient d’impatience, de douleur. Elle oubliait de dire la beauté de ce geste. Cette femme ne savait rien de la beauté et pensait que la poésie dont Léna habillait tant de choses était juste un vêtement mensonger, une espèce de cache-misère qui la mettait à part et la rendait orgueilleuse.

Plus tard, je sus que Léna tremblait de cette vie qu’elle voyait se disloquer. Vous partiez avec le plus beau de l’amour qu’elle aurait pu donner et sans doute recevoir ; l’amour du premier émoi. Le premier émoi de l’amour. Vous êtes parti, Léna restait.

J’ai appris qu’une année était passée pendant laquelle, elle n’avait plus dit un seul mot, à personne, surtout pas à son père. Le vieux Monsieur en portait une étrange peine sur le visage, comme un masque. Louyse avait rejoint les diaconesses. Les saisons se succédaient. Quelques ouvrages furent lus sans accord ni conseil paternels. Elle découvrit Poe, Maupassant, Barbey d’Aurevilly.

Elle fréquentait peu la gente masculine. Tout juste pour l’émotion, à peine pour les sentiments, surtout pour l’écriture. Quelques hommes passèrent dans sa vie. Ce furent d’abord les garçons d’ici qu’elle méprisait tant de ne lui laisser qu’un goût de déjà triste. Puis, ceux qu’elle prenait pour vous oublier. Et il y eut les écrivains, tous étrangers à la vie du village, de religion comme d’origine. L’un d’eux laissa sur son bureau un stylo-plume au capuchon argenté comme l’étang de Pierrepont, brun comme sa peau, gravé d’une croix du sud. Léna espéra son retour, l’attendit comme on attend l’autre part de soi. La mort l’avait trouvé dans son pays, écrivant au milieu des dunes. Léna découvrit un monde différent, son propre monde.

Il était son sud. Elle était son nord. Ils avaient partagé le meilleur d’eux-mêmes, s’étaient offert cette joie de vivre de retrouvailles en temps qui passe. Il lui avait appris la possibilité d’écrire sans plaire, lui avait donné le courage de persévérer. Elle savait être masculine pour l’agacer, il avait fait d’elle une femme pour son éternité.

Elle lut Proust, et Colette, ses parents adoptifs. Dans ses moments reclus je l’entendais chanter, prier Sia Yatabéré, vierge maure, je l’observais saluant le soleil au matin, méditant le soir venu devant une chandelle. Elle découpait également des morceaux de papiers qu’elle peignait, et collait en formes végétales. Elle coupait des étoffes, en faisait de curieuses tenues pour ses bals intimes. Désormais personne ne l’arrêterait.

Son père attendait maintenant qu’elle écrive.

Il avait tellement désiré qu’elle y parvienne, l’en avait tant empêchée afin que son besoin devienne nécessité. Fier d’elle, il s’asseyait dans un fauteuil de cuir qu’elle avait abîmé, tailladé avec ses plumes d’enfance, scarifié disait-elle. Il demeurait là, à la regarder, s’assoupissant dans le confort de cette communion de moments. Un soir de mai il lui offrit une écritoire acquise depuis bien longtemps. Une écritoire ancienne, qu’il avait agrémentée d’objets, d’attentions, de douceur et de sobre richesse.

Un homme étrange lui en avait soufflé l’idée. A moitié russe, à moitié indien, il aimait sa fille d’un amour discret et violent. Cet homme, qu’elle appelait Philipok, avait ouvert son esprit à d’autres lectures, plus anglaises, plus poétiques, plus difficiles. Il lui avait également révélé la magie de mémoire qu’exerce la musique.

Il la lui offrait bien loin des partitions, bien loin des bals. Pour elle seulement, il déchiffrait le premier prélude de Bach, et la sonate au clair de lune de Beethoven, il lui jouait des mélodies russes également et Scott Joplin de l’autre côté du monde. Elle avait alors l’impression d’avoir déjà vécu, d’avoir déjà traversé les steppes d’Asie centrale et d’avoir déjà fait œuvre de marcheuse, pionnière de cette liberté que les femmes attendaient encore parfois. Philipok n’aimait pas la nature humaine. Son seul souci était peut-être, non le moindre, de vouloir rendre Léna heureuse. Et pour se faire, la voulant plus indépendante chaque jour, il la provoquait, l’énervait souvent, la malmenait de temps à autres.

Léna s’en allait alors. Elle partait de longues journées à travers la campagne, emportant dans une sacoche, de quoi lire, de quoi pleurer, de quoi écrire ; son stylo-plume … sa croix du sud … sa boussole … son dernier objet. Parfois, elle envisageait de mourir, pour ne plus avoir, ni à se taire, ni à attendre, ni à comprendre, ni à chercher, ni à admettre. Mourir d’accord, mais ne pas perdre la vie. Je restais discret, fidèle, muet comme Léna. Philipok lui même n’avait jamais entendu sa voix de femme. Il ne pouvait pas l’entendre, trop absorbé qu’il était par ses mots, sa musique et ses livres. Léna le trouvait trop lointain, mais l’aimait à l’égal.

Et vous êtes revenu. Léna vous a vu, méprisé, s’est amusée de l’air de voyageur que vous aviez déjà pris plusieurs fois pour passer devant chez elle. Elle vous avait déjà aperçu, s’était déjà précipitée à la fenêtre, faisant choir son ouvrage, sa lecture, son écrit, laissant un petit cri de joie lui échapper, elle qui craignait encore de ne plus jamais retrouver sa voix. Un après-midi, elle si fière et distante, si hautaine et moqueuse, était descendue pour vous ouvrir la porte cédant à sa curiosité.  Sans un mot. C’était sans doute plus simple. Vous pouviez penser qu’elle ne vous avait pas reconnu après tant d’années. Elle vous offrait la possibilité de croire à son mutisme.

Vous êtes revenu dans sa vie, pour mon bonheur et mon malheur. J’assistais fantomatique, aux allers et venues de ma belle qui se métamorphosait, reprenait des couleurs en marchant auprès de vous, en prenant le thé avec vous sous le noyer du jardin, fascinée par le soleil de vos sourires. Je ne vous aime pas. Léna s’en charge suffisamment, à quoi bon vous en dire plus ?

Léna aime en vous un souvenir ; cette lumière des printemps enfantins, des rires, des éclaboussures d’arc-en-ciel dans les cours d’eaux alentours. Elle aime vous redécouvrir. Son jeu préféré est sans doute d’animer en vous l’homme qu’elle n’a pas connu, joyeux, sérieux, mutin, désespérant de virilité offerte.

Saurez-vous un jour tout ce qu’elle vous a confié à l’écrit ? En saurez-vous jamais la teneur ? Pourriez-vous seulement en supporter l’idée ? Vous continuiez de jouer votre rôle d’homme, souriant, conquérant, batifolant, sans pour autant lui offrir, plus que ce que vous aviez déjà donné à d’autres. Vous avez avec patience et douceur, ouvert son cœur, vous avez pu avec votre langage discourtois par moment, la rendre vivante, la sortir de ses décisions obscures.

Elle se savait envahissante par souffrance et vos absences n’ont fait que la renvoyer vers sa solitude et l’attente qu’elle avait eu de vous. Elle vous appelait par écrit. Vous lui disiez votre amour, elle ne comprenait pas. Elle vous écrivait le sien, vous en aviez l’air amusé. Ecrire était pour elle une libération, une sorte d’exutoire. Ecrire au stylo-plume avait été son unique combat, l’ultime sans doute. Peut-être n’en voulait-elle plus aucun autre, si ce n’étaient ces corps à corps qu’elle vous offrit parfois jusqu’à la parole enfin déliée, par vos gestes provoquée, par vos mots libérée.

Vous aussi la vouliez indépendante. Est-ce donc si difficile de recevoir l’amour sans en être prisonnier ? Vous êtes parti, Léna également. Ainsi soit-il. Elle ne pouvait en supporter d’avantage. Et  maintenant ? Maintenant vous êtes libres tous les deux, libres de vous perdre à jamais.

Et moi ?

Je reste ; objet tant désiré maintenant solitaire. Empli et vidé. Déposé dans l’écritoire ; en attente, en oubli. Desséché d’amour transcrit. Enfermé, sans rien pouvoir écrire de plus. Brun, avec un capuchon argenté, gravé d’une croix du Sud.

 

 

J’attends de retrouver l’écriture de Léna.